La Guerre de Trente Ans en Alsace

Crédit photo : Sotheby's London

La Guerre de Trente Ans en Alsace

De 1618 à 1648 une série de conflits armés aux causes multiples, vont déchirer l’Europe. Cette période verra d’innombrables exactions qui marqueront durablement les populations et laissera certaines régions de l’Europe totalement dévastées. Et les traités qui la suivront vont instaurer un nouvel équilibre des forces en présence et préfigurer l’Europe d’aujourd’hui.

Pour parler de ces événements et de leurs impacts sur l’Alsace, le Professeur Georges Bischoff, directeur de l’Institut d’Histoire du Moyen-Âge à l’Université de Strasbourg.

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Transcription

Présentation

Il faut savoir qu’au fil du XVIIe siècle, l’Alsace était émiettée et sans identité, composée de nombreuses seigneuries et villes libres alliées au Saint Empire Romain Germanique. Arrivera la Guerre de Trente Ans, conflit religieux et politique entre défenseurs de la foi catholique et réformateurs protestants, avec son lot de pillages, massacres et autres exactions qui élimineront une grande partie de la population et en fera fuir beaucoup d’autres. Ces violences seront commises aussi bien par des troupes étrangères venant des quatre coins de l’Europe que par les milices locales. À l’issu de ce conflit, l’Alsace dévastée sera en grande partie unie et soumise à la couronne de France qui laissera à la région une grande autonomie pour des raisons stratégiques et politique.

Conférence du Pr. Bischoff

Introduction

Je suis très heureux d’être parmi vous ce soir, pour vous proposer un sujet qui, somme toute, est plutôt difficile. Il s’agit, en effet, de vous présenter des événements qui ont duré une génération ; à la fois fondateurs et actuels. Il y a eu un avant et un après la Guerre de Trente Ans.

Actuel, pourquoi ? Parce que cette histoire d’un conflit qui s’est passé il y a 350 ans et plus, nous renvoie à de l’actualité. Des guerres de Trente Ans, il y en a aussi dans le monde actuel. Certaines durent depuis près de dix ans. Je pense à ce qui se passe en Afghanistan, vingt ans, en Irak, trente ou quarante ans, à ce qui s’est passé ou à ce qui peut toujours se passer en Israël, au Liban ou ailleurs. Autrement dit étudier des événements guerriers, des événements politiques, des événements humains très lointains reste quelque chose d’important pour nous, car cela nous permet de prendre la mesure, d’en retirer éventuellement des leçons, de voir comment on peut éviter des problèmes ou apporter des solutions aux situations de conflit.

La Guerre de Trente Ans est, au moins pour ceux qui détiennent une certaine mémoire familiale, un événement bien identifié, un événement repère. De part le nom donné à cette guerre mais aussi parce qu’elle fait appel à tout un imaginaire. Guerre de Trente Ans, en alsacien, se traduit par « Schwedenkrieg » : la guerre des Suédois. Voilà déjà quelque chose d’assez étrange : une guerre qui dure trente ans dont les protagonistes viennent de très loin.

Dans la petite ville où j’ai passé mon enfance, mon père avait une vigne dans un vignoble du Haut-Rhin et, sur un mur de grès de soutènement de la vigne voisine, il y avait une petite sculpture qui représentait une miche de pain (une baguette ou une bannette) et un petit pain. Qu’est-ce que cela peut signifier ? D’après la tradition orale rapportée par mon père, ça voulait dire que la vigne voisine de la nôtre était une vigne qui, pendant la Guerre de Trente Ans, la guerre des suédois, avait été échangée contre une miche de pain et contre un petit pain. Je ne sais pas si c’est vrai mais quand on ouvre des chroniques de cette époque on trouve de nombreux exemples qui vont dans ce sens. On trouve aussi en lisant les chroniques, des informations du genre : « ce village a été abandonné, il ne restait plus que huit ou dix habitants ». Je crois que c’est à Bouxwiller qu’il ne restait que huit familles pour une ville qui en comptait sans doute quelques centaines avant le conflit. Conflit dont je rappelle les dates : 1618-1648.

Un conflit très compliqué ressemblant à une guerre civile. Une guerre européenne qui se déroule essentiellement en Allemagne, dans les pays germaniques et à leurs marges, mais qui va impliquer tous les pays d’Europe y compris les plus exotiques. C’est la raison pour laquelle on a retenu, en particulier, le rôle très important des suédois. Une guerre qui va aussi aboutir à une recomposition de l’Europe. En effet, à l’issu de cette Guerre de Trente Ans, en 1648, des traités sont signés en Westphalie : à Münster et à Osnabrück. Selon les termes du traité de Münster, une partie importante de l’Alsace devient française. Cela va avoir un rôle tout à fait important pour le destin de notre région.

Voici donc, en quelques mots, le sens général de ce que je vais dire des événements terribles avec des conséquences durables, mais aussi, je crois qu’il est important de se situer dans le temps et dans l’espace.

Contexte

Cette guerre commence à l’époque où règne en France Louis XIII et où va bientôt arriver au pouvoir en 1643, Louis XIV, qui n’est encore qu’un gamin et qui ne deviendra réellement Roi à titre personnel qu’à partir de 1661. Il aura en quelque sorte dans son berceau, un beau cadeau, une nouvelle province : l’Alsace.

Portrait du monarque. Tableau du jeune monarque en costume de sacre.
Louis XIII en 1622 par Daniel Dumonstier et Louis XIV en 1648 par Henri Testelin
Base Joconde.

C’est une série d’événements qui a, par exemple, pour contemporains les peintres Rubens, Rembrandt, Vélasquez en Espagne ou encore les dramaturges Corneille, Molière, Shakespeare tout au début et bien d’autres encore.

Cette guerre a ceci de remarquable qu’elle partage des caractéristiques avec les guerres modernes. Rappelez-vous en 1991, lors de la guerre qui a été l’un des grands déclencheurs de la situation dans laquelle nous sommes toujours actuellement : la guerre d’Irak. Elle nous a paru être une guerre propre, une guerre qui ressemblait à un jeu vidéo. Pourquoi ? Parce qu’elle nous était communiquée par les médias en tant réel sur nos petits écrans, un peu comme si nous étions devant notre ordinateur en train de faire un jeu vidéo.

Une de journal.
Frontispice de « Relation »
Universitätsbibliothek Heidelberg.

Je vous dirai que la Guerre de Trente Ans est une guerre presque en vidéo, en image, en son et lumière. C’est la première guerre qui ait été couverte pratiquement en tant réel par la presse, ce qui est une nouveauté tout à fait essentielle. Je vous présente, sur cette image, le tout premier journal hebdomadaire paru au monde. Il apparut à partir de 1605 à Strasbourg sous le nom de Relation, la relation de tous les événements, créé par un strasbourgeois : Johann Carolus. Mais le grand propagateur de nouvelles de cette guerre est le journal fondé en 1630 sous le patronage du Cardinal de Richelieu : la « Gazette de France » de Théophraste Renaudot qui couvre pratiquement l’essentiel des événements, du début jusqu’à la fin. Une guerre médiatique est quelque chose de très important à l’heure actuelle. C’est en grande partie la presse qui façonne l’opinion et qui par conséquent, par militantisme crée des conditions de mobilisation des hommes et des femmes.

Je parlerai de quelques-uns des acteurs de cette guerre, je rappellerai cependant que c’est une guerre qui débute dans l’Empire. L’Empire est une vaste confédération qui regroupe l’Allemagne, l’Autriche, mais aussi un certain nombre de régions voisines et impliquant également d’autres régions proches, l’Italie, la Hongrie, le Danemark, etc.

Sur cette carte, vous avez en effet la région qui va être en grande partie le théâtre de cette guerre : pratiquement toute l’Europe telle qu’on la connaît (en gros la zone Euro). L’Angleterre n’y est pas en effet, mais l’Angleterre au même moment a eu une guerre civile qui va entraîner un grand changement avec l’arrivée au pouvoir de Oliver Cromwell et la fondation d’une république anglaise (qui n’a pas durée très longtemps mais qui a existé).

Carte d'europe de l'éclatement des possessions des Habsbourg.
Carte des possessions des Habsbourg en 1547.
Par Sir Adolphus William Ward, G.W. Prothero et Sir Stanley Mordaunt Leathes.

Ce Saint-Empire romain germanique qui va de l’Italie du nord à la Prusse, des Pays-Bas à l’Autriche et au Danube, est aux mains d’une famille régnante : la famille des Habsbourg. Les Habsbourg, dont la capitale est Vienne, en ont quelques autres telles que Prague mais aussi Madrid. Depuis le XVIe siècle, cette famille domine le monde, y compris le nouveau monde, et s’est divisée en deux branches : la branche allemande, établie à Vienne, et la branche espagnole, établie à Madrid, détenant de gros morceaux d’Italie, la Franche-Comté, la Flandre, la Belgique actuelle. Comme vous le voyez, le royaume de France, tel qu’il existe au XVIIe siècle, est entouré par l’Empire et par l’Espagne. Il est en quelque sorte « assiégé » par ces Habsbourg qui sont ses ennemis.

L’Empereur appartient à cette famille, à cette dynastie. Sa position n’est pas héréditaire, il est élu. Mais en réalité, l’hérédité existe et deux Empereurs vont régner pendant la période qui nous concerne. Ils s’appellent Ferdinand II et Ferdinand III.

Le monarque debout. Portrait du monarque.
Ferdinand II en 1635 par Georg Pachmann et Ferdinand III en 1637-1638 par Frans Luycx.

Les Habsbourg sont Ducs d’Autriche, Rois de Hongrie, Rois de Bohême et possèdent des terres très importantes, notamment en Alsace. Ils sont catholiques et une partie de leurs sujets sont protestants. C’est particulièrement le cas de la noblesse du royaume de Bohême dont la capitale est Prague.

Le casus belli

Les Habsbourg sont les fondateurs d’une monarchie puissante et centralisée, contrariant les intérêts de seigneurs locaux, d’habitants de villes et d’une partie de la population. Aussi en 1618, lors d’un problème de succession à la tête du royaume de Bohême, les habitants de Prague se révoltent contre les envoyés de Ferdinand II et les jettent par la fenêtre du château de Prague. C’est ce qu’on appelle la défenestration de Prague qui a lieu le 23 mai 1618. Cet événement va être le point de départ d’hostilités entre les habitants du royaume de Bohême et la famille de Ferdinand II. Guerres à répétition, extrêmement complexes, dont l’enjeu est à la fois la tolérance religieuse par une guerre de religion, mais aussi la forme qu’exerce le pouvoir : pouvoir monarchique fort ou au contraire pouvoir partagé avec les puissances locales.

Gravure montrant 3 ambassadeurs malmenés et portés aux fenêtres.
La défenestration de Prague en 1618.
Par Matthäus Merian l’Ancien.

État de l’Empire

Cet Empire du début du XVIIe siècle, contrairement à la France, n’est pas un État unifié. En effet cette grande masse qu’est l’Allemagne et le nord de l’Italie se divise en réalité, un peu comme un puzzle, en 350 petits états. Certains sont plus gros que d’autres : la Saxe, le Palatinat, la Bavière sont de très gros morceaux, la Lorraine aussi. D’autres au contraire sont microscopiques. En Alsace, par exemple, vous avez des principautés de poche : l’Abbesse d’Andlau est officiellement Princesse, le Comte de Salm sera Comte immédiat, c’est-à-dire qu’il aura les même prérogatives qu’un souverain, le Sire de Ribeaupierre à Ribeauvillé est pratiquement le maître chez lui, l’Abbé de Murbach possède une principauté de 270 km²… Je pourrais en citer des quantités invraisemblables.

Carte, ressemblant à un puzzle, montrant le morcellement des territoires.
Carte du Saint-Empire Romain Germanique en 1648.
Par Astrokey44 & Tinodela.

Donc cet Empire est éclaté en des quantités d’appartenances qui en 1555 ont adopté le système de la Paix d’Augsbourg au terme duquel le Prince, le maître d’un territoire, impose sa religion à ses sujets. Par exemple : la vallée de la Bruche appartient à l’Évêque de Strasbourg qui est le Prince d’une principauté assez importante en basse Alsace. Tous les habitants de cette principauté seront donc obligatoirement catholiques. En revanche, la ville de Strasbourg, qui s’est débarrassée de son évêque depuis le XIIIe siècle, a adopté la Réforme et est devenue une ville très puissante :

Ville entourée de douves et de fortifications en dents de scie.
Plan de Strasbourg en 1644 selon Matthäus Merian.
Par Jonathan M.

Elle est organisée en république aristocratique et contrôle le plus important pont du Rhin de pratiquement toute l’Allemagne. Nous sommes en effet historiquement en Allemagne, c’est-à-dire dans les régions de langue germanique, car il n’y a pas d’état Allemand. La ville de Strasbourg a adopté la religion luthérienne, en revanche ses voisins sont catholiques. Cela provoque parfois des tensions et en particulier, entre 1584 et 1604, la guerre des évêques. Le diocèse de Strasbourg a deux évêques rivaux : un protestant, appuyé plus ou moins par les Strasbourgeois, et un catholique. L’évêque catholique est resté maître du territoire alors que l’évêque protestant était plutôt un prétexte pour affaiblir le catholique. Toujours est-il qu’on a un climat de tensions religieuses et politiques extrêmement graves. Cette « guerre des évêques » prit fin en 1604 à la suite d’une intervention d’arbitrage du roi de France, Henri IV, qui avait tout intérêt à essayer de réconcilier les catholiques et les protestants contre son ennemi de l’époque : l’Empereur, qui était pour l’instant hors champ.

Puis, en 1607, Strasbourg a un nouvel évêque, un Archiduc d’Autriche de la famille impériale : les Habsbourg. Il s’appelle Léopold V et vous le voyez ici en soutane en compagnie de sa femme.

Êveque debout en soutane noire à liseré rouge. Femme priant, épaule nu.
Léopold V en 1604 par Joseph Heintz l’Ancien. et Claude de Médicis en 1646-1648 par Lorenzo Lippi..
Armoiries en couleur entourée de frise bordées d'or.
Armoiries du duc à Molsheim.
Par Pethrus.

Halte là ! Ça ne veut pas dire que cet évêque était marié en tant qu’évêque ! Ça veut simplement dire qu’à un certain moment il n’avait plus de frère susceptible de procréer et de transmettre l’hérédité de sa famille. Le Pape l’avait donc réduit à l’état laïc. Il s’est marié en 1626 avec une Princesse italienne : Claude de Médicis. Il est donc catholique et appartient à la famille régnante, la maison d’Autriche, ce qui va, au moins dans notre région, changer la donne. Sa capitale est Saverne, mais il réside souvent à Dachstein, Innsbruck ou ailleurs. La ville sur laquelle il s’appuie le plus fortement est Molsheim dont l’église est décorée d’un médaillon représentant ses armoiries. Y sont intégrées les couleurs de l’Autriche et celles de l’Alsace, car il est à la fois landgrave de Basse-Alsace (c’est un titre honorifique) et aussi, de par sa famille, landgrave de Haute-Alsace. C’est-à-dire le maître d’un territoire très important.

Carte montrant le morcellement de l'Alsace et environs.
La mosaïque alsacienne.
Par Georges Livet.

À Molsheim même, s’est établi au moment de la Réforme, un foyer extrêmement important de contre-Réforme, c’est-à-dire de lutte contre les hérétiques protestants, avec l’installation dans cette petite ville : d’un couvant de Jésuites, d’un collège de Jésuites et, mieux encore, en 1617, d’une Université dominée par les Jésuites. Et que font ces Jésuites ? Ils vont essayer de reconquérir les âmes, de lutter contre le protestantisme, d’éviter la contagion de la Réforme dans les campagnes. Autrement dit : contribuer au climat de reconquête spirituelle qui pourrait éventuellement avoir des conséquences politiques. Ces conséquences politiques se voient sur la configuration qu’a l’Alsace : quelque chose de très morcelé. Dans ce morcellement on trouve le bloc le plus important : les territoires appartenant à la Maison d’Autriche, aussi appelés « Autriche antérieure ». Ils s’étendent de la Haute-Alsace jusqu’à Belfort, la région du Brisgau et de la Forêt-Noire. C’est en quelque sorte un pont sur le Rhin. Ce territoire, le plus important sur le Rhin supérieur, a une importance stratégique énorme. Sa capitale est la petite ville d’Ensisheim :

Gravure de la ville avec ses doubles fortifications.
Enszisheim par Matthäus Merian.
Herzogin Anna Amalia Bibliothek.

Mais aussi et surtout cette province autrichienne, bien organisée, a une grande influence politique en imposant son contrôle sur des seigneuries satellites. L’Abbé de Murbach, l’Abbé de Lure, le Sire de Ribeaupierre, le Val de Villé passe sous le contrôle de l’Autriche. Or, lorsque en 1607 Léopold V est élu évêque de Strasbourg, c’est un peu comme une O.P.A. d’une grosse multinationale sur une entreprise moins importante. Cela permet à l’Autriche de contrôler les terres de l’évêque de Strasbourg en Haute-Alsace autour de Rouffach, en Basse-Alsace autour de Molsheim, Saverne, dans le Kochersberg et sur la rive droite du Rhin du côté d’Oberkirch. Là aussi, c’est le point de départ d’une véritable annexion de l’Alsace par la maison d’Autriche.

Tout cela va inquiéter les Princes protestants comme le Sire de Hanau, la ville de Strasbourg, le Wurtemberg qui est proche et d’autres. Donc une sorte d’impérialisme autrichien dans la région qui a des conséquences encore plus graves : le retour du catholicisme. C’est aussi un jeu similaire à ceux des multinationales actuelles (elles s’échangent des morceaux d’entreprises avec un cynisme absolu). En 1617, comme on avait prévu que l’Archiduc d’Autriche, Léopold V, en tant qu’évêque n’aurait pas d’héritier (il n’était pas encore question qu’il se marie et qu’il procrée), la famille avait pris la décision importante suivante : « à la mort de Léopold V, nous ne garderons pas ses terres en les laissant à la branche allemande de la maison des Habsbourg, mais on va les donner à la branche espagnole ». Un traité secret fut conclu stipulant qu’à la mort de Léopold V, la Haute-Alsace serait donnée à l’Espagne.

L’Espagne qui possédait la Franche-Comté, le Luxembourg et la Belgique rend ce coup excellent pour les Habsbourg d’Espagne qui possèdent aussi la région de Milan. L’idée de faire une espèce de « banane bleue », une zone reliant les Pays-Bas aux autres possessions (c’est un peu le rêve de Robert Schuman) une sorte d’Europe sous la domination catholique et espagnole des Habsbourg. Ce projet existe, il n’a jamais été réalisé mais en tout cas il montre que des reclassements importants sont en cours.

Carte d'europe de l'éclatement des possessions des Habsbourg.
Carte des possessions des Habsbourg en 1547.
Par Sir Adolphus William Ward, G.W. Prothero et Sir Stanley Mordaunt Leathes.

Enfin, cette Alsace-là, qui fait partie du Saint Empire Romain Germanique, morcelée, est quand même confrontée à un certain nombre de problèmes. Le premier se situe à l’Ouest depuis le XVème siècle : le roi de France manifeste une volonté d’expansion vers l’Est, vers le Rhin. Le Roi de France est en embuscade. Or entre le Roi de France et la vallée du Rhin, il y a le duché de Lorraine. Catholique, il fait partie de l’Empire, mais il est à peu près indépendant et tout ça va s’ajouter au climat de tension, car ont lieu en France les guerres de religion. Or ce sont des guerres au cours desquelles les différents belligérants, catholiques ou protestants, ont continuellement fait appel à des mercenaires qui traversaient les Vosges pour aller se battre en France. Autrement dit ce massif vosgien est devenu une « passoire », menacé par des incursions de soldats et, en même temps, un enjeu : si le Duc de Lorraine est suffisamment puissant, il arrivera à bloquer l’entrée de mercenaires allemands en France. L’Alsace l’intéresse également puisqu’il y possède des terres pour lesquelles il a les mêmes idées que la maison d’Autriche en matière de rétablissement du catholicisme et d’organisation du pouvoir politique.

Alors ceci fait que notre région est aussi menacée par un voisinage proche : entre l’Alsace en partie protestante et la Lorraine catholique, entre la France, qui depuis Henri IV a adopté une paix de religion, et l’Empire, où les couteaux ne sont pas encore tirés mais presque. L’Alsace est prise en sandwich, dans une situation inquiétante. Au point qu’en Alsace même, les différentes puissances, qu’elles soient catholiques ou protestantes, essayent de s’organiser pour éviter le désordre. Cela va se manifester par une coopération des différents États alsaciens. Coopération, concertation, à la fois pour surveiller les routes et pour s’opposer aux passages de troupes. En particulier, les troupes qui viendraient de Lorraine dans la vallée du Rhin. Toujours est-il qu’on essaye de trouver des solutions qui permettent d’arbitrer d’éventuels conflits en Alsace à la veille de la Guerre de Trente Ans.

Principaux batiments de la ville entourés de fortifications et de douves, avec routes et cours d'eaux.
Plan de Sélestat au XVIIe siècle par Matthäus Merian.
Herzogin Anna Amalia Bibliothek.

Vous avez ici une image représentant Sélestat. Nous verrons un certain nombre d’images comparables à celle-ci. Il y a en effet autour de 1630-1640, un grand éditeur, fixé à Francfort, qui s’appelle Merian. Originaire de Bâle, il travaillait à Strasbourg. Il va profiter de l’appétit médiatique des gens pour fabriquer des images. En particulier, l’Alsace aura droit en 1643, en pleine guerre, à un magnifique ouvrage touristique appelé la « Topographia Alsatiae » avec ces très belles vues de l’Alsace tel que celle de Sélestat faite en 1643, au moment où la guerre atteint son paroxysme. Les Vosges y sont hérissées de châteaux, dont certains ont été rénovés, mais aussi percées ou traversées par des vallées représentant autant de voies d’invasions extrêmement importantes pour aller d’Ouest en Est, ou inversement.

C’est en grande partie dans ce contexte que, depuis la fin du XVIe siècle, l’Alsace s’est militarisée. Par crainte de guerres extérieures ou de désordres locaux, les habitants de différentes seigneuries ont pris l’habitude de s’entraîner à faire la guerre : on a organisé des plans de défense et on a prévu des camps en temps de guerre. Par exemple, à la fin du XVIe siècle on avait prévu d’installer un camp près de Molsheim pour empêcher une invasion venue de Lorraine ou au contraire servir de relais aux Lorrains, si les Lorrains venaient au secours de l’Autriche. On a aussi à ce moment-là, restauré un certain nombre de châteaux-forts dans la même perspective. Autrement dit, l’Alsace du début du XVIIe siècle est hérissée de canons, d’arquebuses et de fortifications refaites. L’évêque de Strasbourg a refait Benfeld, Dachstein ou encore Saverne en partie. On pourrait citer beaucoup d’exemples qui vont dans se sens.

Un climat d’avant-guerre, dont les gens ont conscience (les guerres ne se produisent jamais toutes seules), exacerbé par une autre situation. À côté de ces rivalités politiques et confessionnelles nous sommes dans une période de crise économique qui fait suite à un puissant essor économique au XVIe siècle. Une crise économique qu’il est difficile d’expliquer, dont une grande partie des causes tient à l’inflation provoquée par l’arrivée de l’argent du Roi d’Espagne. Le Roi d’Espagne a en effet énormément d’argent venant de ses mines d’Amérique du Sud, exploitées d’une façon épouvantable. Cet argent circule, provoquant toutes sortes de crises financières et rendant très difficile les rêves de paix que, par exemple, des juristes ou des universitaires essayent de formuler. C’est le cas du juriste hollandais Hugo Grotius qui essaye de fixer un droit de la guerre et de la paix. En réalité, la guerre qui va éclater en 1618 montrera que ce droit est foulé au pied et que les beaux intellectuels, qui se réfugient dans leurs bureaux à lire de beaux livres, ne vont pas apporter grand-chose au débat et sur le terrain. Les armes vont en effet bientôt parler.

La guerre

Cette guerre prend son départ en 1618, en Bohème, par une affaire interne. Cette affaire de révolte, c’est ce qui se passe à Tripoli en Lybie aujourd’hui. Une population, les Bohémiens, se révolte contre la domination des Habsbourg dont ils supposent, dont ils pensent, qu’ils sont susceptibles d’être des tirants. Cela va se solder par des batailles. Quand l’un remporte une victoire, il impose sa loi et quand il est battu, cherche des alliés ailleurs. C’est ce qui se passe : les habitants de la Bohème sont battus par l’armée impériale. Il y a des défections, je ne vais pas citer tous les généraux, il n’empêche que l’armée impériale sait très bien se battre. Les Protestants aussi mais enfin ils n’ont pas suffisamment de moyens et ils vont donc chercher des alliés.

La période palatine (1618-1625)
Gravure en médaillon du portrait du général.
Peter Ernst II von Mansfeld.

Le premier allié que vont chercher les Protestants est le Comte Palatin, c’est-à-dire le grand Prince dont la capitale est Heidelberg. Ils vont l’élire Roi de Bohème sous le nom de Frédéric V et, par conséquent, vont guerroyer sous sa bannière en 1618-1619. Le problème est que l’armée impériale est plus puissante et qu’elle va assez rapidement le chasser. Le conflit va donc se déplacer, entre autre dans la région qui est la nôtre, en 1621. En effet le principal chef de l’armée protestante s’est retiré au Palatinat. Ce chef s’appelle le Comte de Mansfeld et il va essayer d’attaquer les impériaux, en particulier en Basse-Alsace. Il s’empare de Wissembourg et s’installe à Haguenau. Commencée en 1621, la guerre ne va pas durer très longtemps, à peu près un an en Alsace, après quoi les impériaux vont chasser l’armée de Mansfeld.

Alors en quoi est-ce que l’Alsace a une importance particulièrement grande par rapport aux autres régions ? Précisément parce que l’Alsace se trouve sur le couloir Nord-Sud qu’est la vallée du Rhin mais aussi parce que l’Alsace dispose de trois ponts franchissant le Rhin d’Est en Ouest. Un de ces trois ponts est celui de Bâle qui ne peut pas être utilisé parce que les suisses sont en dehors du conflit. Le deuxième est le pont de Brisach. C’est un pont absolument épatant parce qu’il relie les deux parties des terres autrichiennes et quand on franchit la Forêt-Noire après Freiburg im Breisgau, on arrive en direction du Danube. Autrement dit c’est une porte ouverte sur l’Europe centrale. Le pont de Brisach permet d’arriver dans la plaine d’Alsace à hauteur de Colmar-Sélestat et, par conséquent, permet des jonctions avec des troupes venues, par exemple, de Lorraine. Enfin l’Alsace a un rôle d’autant plus important que la Franche-Comté espagnole se trouve au Sud, en connexion avec la Savoie et le Milanais qui sont du même parti, impérial, ce qui en fait une plaque tournante pour la suite des opérations.

Je ne vais pas détailler tous les épisodes de ces opérations militaires, je voulais simplement dire que grâce à la presse, à l’espionnage et aux correspondances dans tous les sens, on est très bien renseigné sur les événements ; on sait très bien ce qui se passe. Notamment grâce aux Nouvelles Ordinaires de la Gazette de France qui donne les nouvelles de Rome, de Venise, de Vienne et de Prague en nous apprenant ce qu’il se passe : « En ces préparatifs de guerre, chacun des parties se décharge de blâmes (c’est-à-dire accuse l’autre) pour le remettre sur son compagnon ». Les Espagnols accusent les Français parce que justement ils vont tous les deux intervenir dans cette guerre du côté respectivement des impériaux, donc des Habsbourg, et du côté Protestant pour les Français.

Il y a donc deux parties. Les impériaux ont souvent à leur tête de grands généraux qui ont une importante expérience militaire. Les deux généraux les plus connus : Tilly, un catholique fanatique belge (un brabançon) et Albrecht von Wallenstein, un protestant ayant trahi son camp pour rejoindre les impériaux. Ces deux généraux en chef vont se déplacer dans toute l’Allemagne qui sera en quelque sorte leur champ de bataille. Tilly est représenté devant des murs en flammes, car il est particulièrement connu pour avoir assiéger la ville de Magdebourg qui a été pratiquement rasée à la suite de ce conflit.

Général en armure et fraise, devant un mur de pierres faisant écran aux flammes. Général en armure se tenant devant des montagnes.
Johann t'Serclaes, comte de Tilly en 1630 et Albrecht Wenzel Eusebius von Wallenstein en 1636-1641.

Sans donner tous les détails de cette guerre, je voudrais dire en quoi elle consiste. Il s’agit d’une guerre de mouvements et de sièges. Deux parties sont en présence : les impériaux et l’Union protestante. Les armées sont pour l’essentiel des armées de mercenaires, c’est-à-dire des soldats de métier avec trois type de combattants : de l’infanterie composée de mercenaires, des cavaliers se battant avec des armes à feu (des dragons) et, enfin, de l’artillerie de siège contre laquelle on va multiplier les fortifications parfois provisoires, parfois définitives. Ici un camp, là une forteresse ou citadelle sont construits pendant le conflit pour servir en quelque sorte de têtes de ponts. C’est une guerre de batailles ouvertes, de chevauchées et de sièges. L’un des sièges les plus connus est celui opposant les Espagnols et les Hollandais (une guerre annexe à la Guerre de Trente Ans). C’est le siège de Bréda, représenté par Vélasquez, mais on pourrait en citer beaucoup d’autres.

Tableau représentant le vaincu remettant, sans humiliation, les clés de la villes au conquérant.
La reddition de Breda par Diego Velázquez.
Museo del Prado.

Un autre tableau, peint par Pieter Snayers, présente la bataille de Wimpfen remportée par Tilly sur l’armée protestante.

Charges de cavaleries aux sabres se heurtant aux dragons avec, en fond, artillerie et régiments à perte de vue.
La bataille de Wimpfen en 1622 par Pieter Snayers.
Rijksmuseum.

Les impériaux disposent de moyens quand ils sont unis. Espagne, Autriche, Lorraine, parfois la Savoie, ont en effet des moyens supérieurs aux protestants. Le résultat est que les protestants seront battus vers 1623-1624.

L’intervention danoise (1625-1629)

Le Roi du Danemark vient au secours des protestants en 1625, mais il est battu et doit se retirer en 1629.

L’intervention suédoise (1630-1635)
Portrait du roi paraît de broderies.
Gustave II Adolphe.

C’est en 1630 qu’un changement important a lieu : le Roi de Suède, Gustav Adolf Vasa, un luthérien très sincère, très religieux et détenteur de terres importantes à la limite de l’Allemagne dans la Baltique, décide d’intervenir en Allemagne. Gustave-Adolphe est un chef de guerre absolument remarquable et en l’espace de moins de 2 ans, va réussir à emporter la décision, à battre l’armée catholique, l’armée de Tilly et de Wallenstein. Il donne un espoir extraordinaire aux protestants et a avec lui des généraux qui sont d’excellents chefs de guerre. Le meilleur s’appelle Bernard de Saxe-Weimar.

Chaos suite à la charge des cavaleries et le roi, mort, tombant de son cheval.
Bataille de Lützen en 1632 par Carl Wahlbom.

Hélas, à la fin de l’année 1632, le 16 novembre en Saxe, à la bataille de Lützen remportée par les suédois : le Roi de Suède est mortellement blessé ; son second, Bernard de Saxe-Weimar, va continuer la guerre pour son compte. On va donc appeler « Suédois » non seulement des suédois d’origine mais aussi et surtout des allemands, des suisses, des saxons essentiellement, recrutés par Bernard de Saxe-Weimar. Ce dernier comprend une chose extrêmement importante : la clé de toute la guerre consiste à s’emparer de la vallée du Rhin, car c’est par là que l’Autriche peut recevoir ses renforts.

À la fin de l’année 1632, Bernard de Saxe-Weimar et un général suédois, Gustaf Horn, pénètrent en Alsace, obtiennent l’autorisation de passer par le pont de Kehl contrôlé par Strasbourg (ville protestante restée neutre). Les Suédois vont s’emparer de l’Alsace en l’espace de quelques semaines à peine à la fin 1632. Ils prendront notamment Benfeld, la meilleure place forte d’Alsace, dans laquelle ils vont s’organiser pour conquérir la région. Gustave-Adolphe mort, Bernard de Saxe-Weimar est en place. Le problème est qu’il est un peu contesté mais aussi et surtout que les armées catholiques vont essayer de refaire leurs forces. En 1634, l’équilibre des puissances est de nouveau rétabli. Le résultat est que Bernard de Saxe-Weimar va être obligé de faire le forcing. Ce qui l’intéresse en particulier est de bien se positionner sur le Rhin et d’avoir des alliées.

Cette histoire est très complexe, on ne sait jamais qui est dans quel camp. Ce qu’il est important de savoir c’est qu’à partir de 1634, le Roi de France décide d’entrer dans la mêlée. Le Roi de France, très chrétien, catholique ayant des protestants sur ses terres contre lesquels il se bat aussi, passe du côté des princes protestants. C’est paradoxal mais en vertu du principe : « Je suis l’ennemi des Habsbourg d’Espagne et d’Autriche donc, les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». À partir de 1634-1635, le Roi de France envoi des troupes à l’armée dite « suédoise » de Bernard de Saxe-Weimar et va l’aider à prendre possession de l’Alsace en s’organisant plus ou moins bien. Résultat, en 1638, le Roi de France et ses alliés suédois, ou ex-suédois, sont pratiquement, à quelques exceptions près, maîtres de l’Alsace. Il y a eu entre temps des combats extrêmement rudes qui tiennent à la façon de faire la guerre.

Section de piquiers et arquebusiers.
Piquiers et arquebusiers.
Par Peter Isotalo.

Ce qui fait la force des armées c’est l’infanterie, la piétaille, c’est-à-dire le nombre de soldats qui se battent avec des piques contre les cavaliers ou contre d’autres fantassins avec des arquebuses suivant une « liturgie » très complexe. Ces armées de milliers d’hommes armés coûtent extrêmement cher parce que se sont des mercenaires ; ce sont en quelques sortes des entreprises privées que l’on loue. Une armée en marche est assez compliquée, car elle est précédée par des arquebusiers, suivi par des mousquetaires puis par des piquiers avec, pour finir, les bagages. Une armée se déplace avec un matériel tout à fait énorme : du butin bien sûr et quantités de personnes vivant de l’armée, hommes, femmes et enfants. Tout cela est mentionné dans les nouvelles, par exemple, de l’invasion Suédoise en Souabe et en Saxe à la fin de l’année 1632 : « le Maréchal Gustaf Horn est retourné le 9 du présent d’Alsace en cette ville […] avec quelques-unes de ses troupes pour aider à prendre la ville d’Offenburg ». Car lorsque la guerre se rapproche, on va recruter des troupes dès qu’on en a besoin et puis, quand on en a plus besoin, on les licencie et elles passent dans l’armée ennemie. C’est assez compliqué et s’ajoute à cela que faire des sièges coûte extrêmement cher, parce qu’il faut utiliser des techniques et des moyens d’attaques très complexes, mobiliser des terrassiers, du génie, des ingénieurs, j’en passe et des meilleures.

Les suédois vont s’employer à assiéger les principales places fortes du pays. L’exemple le plus connu c’est celui du Haut-Kœnigsbourg qui est assiégé en 1633 et finalement pris après quelques semaines. Un siège particulièrement difficile avec des opérations commandos.

Des villes comme Ensisheim ou Belfort, pour citer deux exemples, sont prises et reprises, perdues et reperdues 6 ou 7 fois en l’espace d’un an. Cela donne un aperçu du rythme de cette guerre qui verra aussi l’utilisation d’explosifs. En effet, les sièges se font en utilisant des « pétards » ; il ne s’agit pas de canons, mais des sortes de mortiers plaqués contre les portes ou contre les murs d’une fortification. Cela se passe en général de nuit et ils servent à projeter de l’explosif pour casser le mur ou la porte : c’est une technique fréquemment utilisée. Les techniques de siège, très complexes, demandent souvent des travaux de retranchements, très longs, très importants, au point qu’une guerre est donc toujours souvent un siège qui s’éternise : une armée de relève vient en renfort aux assiégés ou aux assiégeants provoquant une bataille rangée. La bataille de Nördlingen, par exemple, est une victoire des impériaux contre les suédois et est à l’origine de l’intervention française.

Chaos suite à la charge des cavaleries devant les murs de Nördlingen.
Bataille de Nördlingen en 1634 par Jacques Courtois.
Westfälisches Landesmuseum.

Nördlingen se trouve en Souabe et voici les circonstances de la bataille : les armées se battant à travers toute l’Allemagne sont recrutées non seulement sur place, en Allemagne, mais aussi dans toute l’Europe. Par exemple, on trouve dans l’armée impériale en Alsace : des croates (guerriers relativement sauvages), des espagnols, des italiens… Parmi les généraux on trouve des italiens : Ambrogio Spinola Doria, Raimondo Montecuccoli, Matthias Gallas, un belge : Jean t’Serclaes, comte de Tilly, un hollandais : le comte de Bucquoy, etc. Il n’y a pas d’appartenance nationale stricte. On est très interchangeable et on fonctionne souvent par rapport au plus offrant. Il y a moyen de gagner sa vie d’une façon extrêmement ample en étant « entrepreneur de guerre ».

Bien entendu cela implique aussi un armement cher et de l’entraînement. Les espagnols sont considérés comme les meilleurs fantassins de l’époque grâce à leur technique de bataille en carré. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais il y a de vrais chefs-d’œuvres de tactiques militaires causant des batailles très impressionnantes au cours desquelles des milliers d’hommes s’affrontent avec à la fois le choc de carré de fantassins, l’utilisation d’artillerie pour briser ces carrés, des charges de cavalerie extrêmement impressionnantes, etc.

Charges de cavaleries contre des carrés.
Bataille de la Montagne Blanche en 1620 par Pieter Snayers.
Bouclier blanc barré de deux bandes rouges, entouré par deux lions et surplombé d'un heaume couronné.
Armoiries de Strasbourg.
Par Rama, Musée Historique de Strasbourg.

Il y a aussi des bannières, car il n’y a pas de drapeaux nationaux à l’époque, et ces bannières portent souvent des slogans. La ville de Strasbourg est neutre, mais en 1632 elle engage des régiments de mercenaires pour se défendre. Certains de leurs drapeaux représentent les armoiries de la ville, d’autres arborent des slogans comme Le christ est mon espoir ou bien Gott mit uns qui apparaît à l’époque. Le drapeau de Strasbourg représente assez souvent une fleur de lys qui n’est pas la fleur de lys du Roi de France mais un des symboles de la ville.

Enfin, dans ces opérations de guerre extrêmement rudes, d’allées et venues de troupes, il y a bien entendu toutes les retombées sur la population civile qui, parfois, organise de véritables résistances : c’est particulièrement le cas dans les Vosges où il y a des « guérilleros » et, parfois, des capitaines improvisés. En 1633, les paysans du Sundgau, dans le sud de l’Alsace, se révoltent contre les suédois, s’emparent du château de Ferrette où se trouvait une garnison suédoise (en réalité composée de suisses) et balancent une partie des membres de la garnison par les fenêtres du château (une pratique assez courante à l’époque). Les suédois reviennent et, bien entendu, vont pendre ces pauvres paysans aux branches des arbres. Ce genre d’épisode se multiplie à l’envi au cours de la période.

Un arbre supportant des dizaines de pendus, entouré de soldats.
Les Pendus par Jacques Callot.
Musée Lorrain.
L’intervention française (1635-1648)
Profil du Cardinal en soutane rouge.
Richelieu par Philippe de Champaigne
Rama.

Enfin, l’intervention française devient effective à partir de 1634-1635. Le Roi de France envoie des troupes et surtout essaye d’être l’arbitre, de pacifier la région. Quelle est l’idée de Richelieu (le Roi de France de l’époque ; Louis XIII ne comptant pas beaucoup) ? Il se dit que l’Alsace est une voie de passage si importante qu’il faut la contrôler. Comment ? Essentiellement en plaçant en Alsace un allié, un satellite. Et donc, le projet politique de Richelieu est le suivant : s’emparer de Brisach, du Vieux-Brisach (Alt Breisach), parce que c’est le pont le plus important pour la maison d’Autriche. Je l’ai déjà dit : le pont de Strasbourg est contrôlé par Strasbourg, le pont de Bâle par Bâle, reste le pont de Brisach qui est vraiment le pont essentiel à l’échelle de l’Europe. D’où l’idée des français et de leurs alliés suédois : tout faire pour s’en emparer.

Le siège de Brisach fut une opération de longue haleine. Il a lieu en 1638 et a été comparé par son importance stratégique au siège de Stalingrad. La comparaison n’est peut-être pas trop forcée, car s’emparer de Brisach est la garantie pour celui qui en serait le maître de tout contrôler jusqu’à Vienne. C’est la raison pour laquelle cette ville est assiégée. Bernard de Saxe-Weimar remporte la victoire et s’installe à Brisach. Le Roi de France lui a fait la promesse suivante : « Mon brave, tu vas t’installer à Brisach. Je vais t’aider à pacifier la région, particulièrement l’Alsace, et le jour où je négocierais la paix, tu seras le Prince de l’Alsace ». Voilà, en gros, le projet politique : créer un nouvel État qui serait un État tampon, sans être aux mains du Roi de France mais dans celles d’un de ses alliés. Bernard de Saxe-Weimar fait partie de la famille des Ducs de Saxe, mais c’est un fils cadet. Donc il n’a rien et il est intéressé par ce projet politique.

Imaginez ce qui aurait pu se passer sans cet événement majeur de 1638 : l’Alsace serait devenue espagnole, on pourrait boire de la sangria ensemble, on irait peut-être tous à la corrida… à Schirmeck. Il n’empêche qu’en 1638, l’Alsace est sur le point de devenir la Principauté de Bernard de Saxe-Weimar. Hélas, ou heureusement, Bernard de Saxe-Weimar est pris apparemment d’une pneumonie, on ne sait pas exactement, peut-être empoisonné par des rivaux, et meurt inopinément en 1639. Que va faire le Roi de France ? Son meilleur allié, son joker, a passé l’arme à gauche ! Le Roi va alors compter sur le fait que les généraux de Bernard de Saxe-Weimar, ses collaborateurs, vont se disputer. C’est effectivement ce qui va se passer. Donc le Roi de France se dit « Tant pis, puisque mon joker ne peut pas jouer à ma place, je vais jouer moi même ». C’est la raison pour laquelle, en 1639, Richelieu met au point l’idée d’une annexion de l’Alsace.

Un bastion aménagé en îlot, protége l'accès aux ponts reliant les deux rives. Brisach et ses fortifactions apparraissent en fond.
« Sur cette gravure, vous pouvez voir à quoi ressemblait Brisach défendue sur le Rhin presque sous forme d’île. »
Herzogin Anna Amalia Bibliothek.

Je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire mais le grand problème auquel est confronté Bernard de Saxe-Weimar, comme le Roi de France, sont la Lorraine et la Franche-Comté, deux régions ennemies voisines. Donc, toute l’idée va consister à faire en sorte que les Lorrains puissent être rejetés hors d’Alsace et éventuellement maîtrisés chez eux.

L’impact de la guerre sur les populations

Cette Guerre de Trente Ans présente deux très grandes phases : la première allant de 1621 à 1623 et seconde de 1632 à 1639. Puis il y aura encore les « arrêts de jeux », un peu plus tard, vers 1640-1644 mais ça concerne assez peu l’Alsace. La Guerre de Trente Ans a en réalité durée sur le terrain 6 ou 7 ans mais la guerre peut faire des dégâts autres que des dégâts militaires.

La guerre consiste d’abord de passages de troupes, mal payées ou pas payées du tout, qui vont par conséquent faire régner, dans les campagnes plus que dans les villes protégées par leurs remparts, un climat de terreur. D’où ces évènements continuels de maraudeurs qui investissent les villages, attaquent les paysans, volent leurs provisions, violent les femmes, massacrent les vieillards et les enfants, prennent les troupeaux, brûlent, etc.

Une chimère mâle de profil tenant un livre et composée d'un pied de cheval et l'autre d'oiseau, d'une aile d'aigle et d'une queue de poison.
Simplicius Simplicissimus en 1671.

Ces misères de la guerre on les connaît bien grâce aux descriptions très nombreuses dans des récits. En particulier un roman intitulé « Simplicius Simplicissimus » racontant les aventures d’un garçon pris dans la guerre. L’auteur s’appelle Christophe von Grimmelshausen et, bien que protestant, il a fait carrière dans un régiment au service des impériaux. À la fin de la guerre il se retire près d’Oberkirch, devient aubergiste et administrateur seigneurial. Il va publier des romans dans lesquels il évoque ce qu’il a vu lui-même durant la guerre. Ces événements, tout à fait épouvantables, dont il a été victime, complice et acteur, je vous conseille de les lire dans ce récit de Grimmelshausen qui a été édité en allemand dès 1659 (la première édition a parue à Montbéliard). Il y raconte l’histoire d’un vagabond étrange qui va connaître à la fois une ascension comme capitaine brigand et en même temps va connaître les pires déboires au cours de son existence aventureuse. Il existe une très bonne traduction française qui a parue il y a quelques années (Les aventures de Simplicissimus, première traduction intégrale et notes de Jean Amsler, préface de Pascal Quignard, Fayard, 1990, ISBN 2-213-02432-4).

De ces malheurs de la guerre il y a, bien sûr, les dessins ou les gravures de Jacques Callot, un lorrain mort en 1633. Des gravures représentant d’une manière générique les malheurs de la guerre. Ce ne sont pas des illustrations de la Guerre de Trente Ans proprement dite puisqu’il est mort avant la phase la plus rude mais elles représentent ce qu’est une guerre de l’époque avec son cortège de massacres absolument abominables. Ce sont sans doute les images les plus crues précédant celles de Goya au début du XIXème siècle.

Un échaffaud surplombe foule et armée afin que tous voient le condamné, attaché sur une roue horizontale, se faire briser les membres par le bourreau pendant qu'un prêtre lui donne l'extrême onction.
La Roue par Jacques Callot.
Musée Lorrain.

À ces témoignages, j’en ajouterai un qui est le récit de la vie d’un colmarien, potier d’étain et protestant, dénommé Augustin Güntzerii. Son récit a été traduit par une de mes anciennes étudiantes, Monique Debus Kehr, et c’est sans doute un des témoignages les plus forts qui ait été publié sur la Guerre de Trente Ans. Je vous le recommande parce qu’il nous montre ces catastrophes (L’histoire de toute ma vie – Autobiographie d’un potier d’étain calviniste du XVIIe siècle, traduit de l’allemand par Monique Debus Kehr, préface de Jacques Revel, Honoré Champion, 2010, ISBN 2-745-32029-7). Quelles sont ces catastrophes ? Bien entendu l’irruption de soldats, la violence, le rétablissement brutal d’une religion qu’on ne veut pas, des voies de fait continuelles, des maraudages, des destructions… Par exemple, un viticulteur nous dit que ses vignes ont été abandonnées pendant 8 ans où il n’a pas pu travailler et sa cave a été pillée. Il est totalement ruiné alors qu’il avait passé une partie de sa vie à construire une certaine aisance, etc.

Soldats volants un village et ses habitants.
La Maraude par Jacques Callot.
Musée Lorrain.

Les résultats les plus spectaculaires pour nous, sont démographiques. Ces chiffres sont établis à partir des registres de baptêmes, de sépultures ou de mariages et nous montrent que dans certaines localités la mortalité, ou la natalité, peuvent connaître des pics absolument extraordinaires. On a une natalité très forte et une mortalité bien plus faible, par exemple : 42 naissances pour 1000 habitants à Dambach-la-Ville en 1660. C’est un indice d’une population qui se porte bien. Il faut imaginer qu’actuellement la natalité est de moins de 10 pour 1000 dans nos pays d’Europe Occidentale. Quand vous prenez le graphique nous montrant l’évolution de la population de Dambach-la-Ville, on voit que la courbe des naissances au cours de la période qui commence en 1600 est irrégulière. En principe les naissances devraient être constantes pour une population constante, en tout cas avant l’époque actuelle. Au contraire, on voit sur la courbe des pics et des chutes. Les chutes signifient que la population : soit n’est pas là pour se reproduire, soit que les conditions biologiques sont mauvaises. En comparant ce graphique avec celui de la mortalité nous voyons qu’il y a des années, c’est le cas en 1632-1633 et 1635-1636, où vous avez beaucoup plus de morts que de nouveau-nés. C’est l’effet direct de la guerre.

Mais la guerre ne tue pas, du moins elle ne tue pas par les armes. Elle tue surtout par malnutrition, privations, par des conditions absolument insupportables, par le malheur économique… Je prends un exemple : après le passage de l’armée de Mansfeld en 1622, le prix du pain a été multiplié par dix. Ça c’est une catastrophe parce que les gens n’ont pas les moyens d’acheter ce pain. Alors que vont-ils faire ? Ils vont s’endetter, partir et on voit donc des villages qui se dépeuplent. Des gens qui partent ne veut pas dire qu’ils meurent. Ça signifie qu’ils se réfugient ailleurs, là où on ne se bat pas, comme en Suisse. Dans certaines régions des Vosges, on a pu remarquer que du côté de Bruyère, brusquement la population a augmenté autour de 1640, car des Alsaciens sont allés s’y réfugier, causant donc des perturbations absolument terribles.

Mendiants, hommes et femmes, dans divers états dénuements.
Six mendiants par Wenceslas Hollar.
Université de Toronto.

L’endettement a une autre cause extrêmement importante : le financement de la guerre, par l’impôt en grande partie. Imposer lourdement des gens qui sont déjà appauvris est un problème terrible. Même si la guerre n’a peut être pas déferlé en Alsace autrement que par des passages de troupes. Entre la victoire catholique de 1623 et l’arrivée des suédois neuf ans plus tard, les pauvres alsaciens, catholiques ou protestants indifféremment, ont été obligés de donner tellement d’argent à leur Prince sous forme d’impôt que l’appauvrissement a été terrible. Cela s’est aussi traduit par un affaiblissement, par un exode, etc. Le résultat au bout de trente ans : les forces vives de toute l’Allemagne mais aussi des régions voisines sont épuisées. Je ne l’ai pas dit mais, par exemple, en 1640 en France, en Anjou, en Normandie, en Bretagne où la guerre ne sévit pas, les gens se révoltent contre le Roi parce-qu’il leur impose des impôts absolument colossaux pour financer ses troupes qui guerroient en Alsace. Tout est lié. Une relation très forte s’instaure et l’épuisement est tel que la sagesse revient à la surface afin d’essayer de négocier une paix.

Les traités de paix de Westphalie (1648)

Les négociations de paix sont assez complexes. Elles sont faites par des diplomates et en Westphalie, car c’est justement la région intermédiaire entre, en gros, la Baltique, la mer du Nord et les régions plus au Sud : Saxe, Souabe, Thuringe, etc ; bref, un carrefour. Ces négociations sont faites entre les représentants de la ligue catholique des impériaux, notamment des Habsbourg, du duc de Lorraine, le Roi d’Espagne, qui continu à être en guerre avec le Roi de France à cette date et des plénipotentiaires protestants, français, suédois, etc. Ils décident de signer une paix qui devait être perpétuelle. L’idée fondant cette paix est de remettre les « pendules à zéro », autrement dit : rétablir la situation d’avant-guerre. Le terrain gagné par les catholiques sera rendu aux protestants et inversement. Les libertés arrachées aux uns et aux autres seront rétablies, etc. Un coup pour rien, match nul, retour à la case départ.

Groupe d'hommes atablés profitant d'un bon repas.
Célébration de la Paix de Munster par Bartholomeus van der Helst.
Rijksmuseum.

Ce retour à la case départ n’est pas complet parce qu’il y a dans la tourmente des vaincus disparus, des occupations de fait instaurées… Le Roi de France tire les marrons du feu en négociant le transfert sous sa domination des biens et des droits que possédaient la maison d’Autriche dans la vallée du Rhin. Le Roi de France obtient donc, en pleine souveraineté, la Haute-Alsace et le Sundgau mais aussi Brisach. En réalité, Brisach l’intéresse le plus, car cela lui permet d’avoir une tête de pont. Il obtient également un droit de contrôle sur les villes impériales d’Alsace qui restes impériales. Ce sont Mulhouse, Munster, Colmar, Turckheim, Kaysersberg, Sélestat, Obernai, Rosheim, Haguenau, Wissembourg et Landau ; ce qu’on appelle la Décapole. C’est à partir des terres autrichiennes et des droits que tenaient la maison d’Autriche qu’il va unifier l’Alsace à son profit pour en faire une Province. Une Alsace française qui n’existait pas avant mais qu’il va soumettre, organiser et défendre. Lui, le vainqueur, le pacificateur, va annexer l’Alsace qui appartient à une autre culture en respectant relativement bien ses usages (ce qui parait un paradoxe). Le mot d’ordre du Roi est de dire « Il ne faut pas toucher aux usages de l’Alsace » et il l’annexe finalement à l’État français jusqu’à la Révolution française où elle finira par être intégrée à la nation française. De cette Alsace que le Roi de France obtient en partie en 1648, il va progressivement, par une politique complexe mais très habile, annexer le reste jusqu’en 1681, où il ajoutera Strasbourg pour s’emparer de ce qui fait la puissance de cette ville : son pont.

Carte, ressemblant à un puzzle, montrant le morcellement des territoires.
Carte du Saint-Empire Romain Germanique en 1648.
Par Astrokey44 & Tinodela.

Conclusion

Le relèvement de cette région a été une entreprise de longue haleine mais tout dans cet épisode épouvantable n’a pas été globalement négatif. D’abord, la domination française a garanti à l’Alsace pratiquement plus d’un siècle de paix ; une paix armée. Elle a provoqué une sorte de transition, une sorte d’osmose entre une culture allemande, une culture politique différente et un espace, une culture française mais ensuite les alsaciens en ont tiré un certain nombre de bénéfices : les bénéfices de la paix, le maintient du statut-quo confessionnel… Le paradoxe c’est, par exemple, que le Roi de France a accepté en Alsace ce qu’il ne tolérait pas chez lui : la coexistence de catholiques et de protestants et du reste de juifs. C’est aussi une prospérité nouvelle, un aspect qu’on oublie…

Autre paradoxe, Strasbourg la protestante est restée neutre. Pourquoi ? Parce que cette ville avait compris que son intérêt était son pont, clé de l’Allemagne, pouvant être vendu au plus offrant. Elle va aussi et surtout profiter de la situation. Strasbourg, ville forte, va accueillir des réfugiés. Quand ils sont riches, c’est intéressant mais cela l’est aussi quand les réfugiés sont pauvres : on peut leur prêter de l’argent et, s’ils ne remboursent pas, récupérer leurs terres. Grâce à la Guerre de Trente Ans, Strasbourg, ville de banque, ville de pouvoir, va beaucoup mieux contrôler son arrière-pays en devenant une puissance financière et marchande tout à fait exceptionnelle. À Mulhouse, le phénomène est exactement le même. Mulhouse est une petite ville, alliée des Suisses, qui va rester neutre pendant que toutes les campagnes alentour se déchirent. Mulhouse voit affluer chez elle de l’argent (un peu comme la Suisse entre 1933 et 1945). Ce sont les conditions de la prospérité, l’accumulation primitive du capital. Le résultat est que ces villes marchandes vont imaginer des solutions astucieuses pour essayer de faire fructifier leur argent et vont passer, dans le cas de Strasbourg, à des activités marchandes lucratives. Pour Mulhouse ce sera des investissements dans l’industrie une fois la paix revenue. Autrement dit, cette guerre a été fondatrice d’une Alsace nouvelle.

Au terme de cet exposé, je voudrais vous dire que c’est presque une page que je referme ce soir avec vous, car alors que j’arrive presque à la fin de ma carrière, ma 1ère leçon d’Histoire en tant que jeune professeur a porté sur la Guerre de Trente Ans !

Questions du public

Le public présent a posé les questions suivantes :

Question : Est-il vrai que le Duc de Lorraine avait envoyé des troupes qui ont décimées l’Alsace ?

Réponse : Le duc de Lorraine a très mauvaise réputation. Bien entendu pour les impériaux qui se trouvent essentiellement à l’Est de la Forêt-Noire et éventuellement dans le Sud, le duc de Lorraine est un allié situé de l’autre côté du massif, donc un allié extrêmement commode du point de vue stratégique et tactique. Le duc de Lorraine est un prince catholique très puissant. Par conséquent, il va jouer un rôle tout à fait essentiel dans les opérations militaires en Alsace. C’est en grande partie à cause de lui que la guerre a duré plus longtemps.

Portrait en medaillon du Duc portant moultes broderies.
Charles IV de Lorraine.

A-t-il été plus cruel que les suédois ou les autres ? Je vous dirais que tout dépend du point de vue. Il va de soi que le duc de Lorraine, ou plutôt l’armée du duc de Lorraine, a été accueillie en libératrice dans certains secteurs catholiques d’Alsace. Chez les protestants en revanche, ils ont été accueillis comme les pires oppresseurs. Il y a eu effectivement des coups-de-mains. Je ne pourrai pas en parler avec beaucoup de détails, même si toutes les armées se comportent à peu près de la même manière. Il se trouve que le duc de Lorraine était incontestablement un très grand général, un chef de guerre doué qui a notamment remporté une victoire très importante à Freiburg im Breisgau. Il est aussi utile de rappeler que ses terres ont été occupées par l’armée française ou en partie par les suédois et les alliés des suédois presque plus souvent que le duc de Lorraine est venu en Alsace. Tout le monde a donc été victime de tout le monde, car il était parfois très difficile de savoir quel était l’ennemi qu’on avait en face de soi.

Question : Dans cette guerre on voit bien les moyens nécessaires. Il y avait des mercenaires, donc il fallait bien les payer et les impériaux possédaient l’argent de l’Amérique. Quels étaient les moyens des protestants ?

Réponse : La pompe à finances a fonctionné de tous les côtés. Il est utile de rappeler, par exemple, que le premier des chefs protestants, le Comte Palatin Frédéric V, était très riche parce qu’il était détenteur des péages du Rhin à la hauteur de Heidelberg et ailleurs. Le Roi de Suède était très riche parce que, par exemple, il avait des mines de cuivre qu’il exploitait et qui lui rapportaient beaucoup d’argent. Mais c’est plus de l’argent interne qu’on utilise que de l’argent externe, c’est-à-dire l’impôt. Les impériaux avaient probablement un atout que n’avait pas, enfin ça dépend, les villes protestantes qui sont assez nombreuses. Je pense à Nuremberg, Francfort, Strasbourg qui ont prêté de l’argent. Ainsi ça a marché avec le crédit en partie et l’argent du Roi de France qui en avait beaucoup grâce notamment à ses braves contribuables bretons, aquitains, etc. Il y avait aussi le recyclage du butin qui est quelque chose de très important.

Question : Le Roi de France, par exemple, avant qu’il n’intervienne directement militairement, avait prêté de l’argent ?

Réponse : Je pense que le Roi de France a dû financer assez rapidement les Princes protestants mais c’est une tradition très ancienne. Le Roi de France s’appuie sur les princes protestants depuis François 1er. C’est une technique qui marche très bien : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Il y aurait effectivement parmi les choses qui peuvent jouer, des rivalités financières. Par exemple, les Pays-Bas avaient beaucoup d’argent et ont aussi en partie financé. C’était très compliqué mais, bien entendu, ça se traduisait aussi par des échanges de produits en tout genre. L’un des atouts de l’Autriche était ses propres mines, sur place, en Bohême et dans les Vosges. Mais l’expérience montre que les mines des Vosges étaient en train de s’épuiser ; en tout cas elles avaient perdu leur importance économique, mais on ne le savait pas encore…

Question : La Guerre de Trente Ans aurait ruinée encore plus la Lorraine, tant sur le plan humain que celui des richesses. Est-ce vrai ?

Réponse : Le problème est toujours le même : comment évaluer exactement le bénéfice ou la perte en argent ? C’est très difficile à dire. Il faut effectivement savoir que la Lorraine à la fin de la Renaissance est très prospère, grâce au sel, en partie aux mines, verre, papier… La Lorraine à connu un essor absolument extraordinaire au XVIème siècle. Il se peut qu’effectivement elle ait eu beaucoup de peine à s’en remettre même si les dégâts physiques ont pu être moindre. On peut le savoir parce qu’on a des indicateurs : les administrations lorraines tenaient très bien leurs comptes et on a en particulier les comptes des péages. On sait, par exemple, que les marchandises circulent moins. Donc là, il y a une perturbation importante. La Lorraine a perdu son rôle de zone de transit international pendant cette guerre là. Il se peut que cela ait aussi motivé une partie de ses interventions…

Question : Pourriez-vous nous parler très succinctement des conséquences de la Guerre de Trente Ans sur la vallée de la Bruche ? On a lu et on sait par l’histoire que la Guerre de Trente Ans a fait des ravages ici, que des villages ont été fortement mis à contribution et qu’il y eut par la suite un repeuplement.

Réponse : J’aurais beaucoup de peine à vous donner des exemples précis dans la vallée de la Bruche, que je connais très mal, mais ce qu’il est important de dire est, qu’effectivement, il y a eu un dépeuplement. Ce dépeuplement se produit par élimination physique, des gens meurent, mais aussi par le non-renouvellement des générations. Il y a aussi et surtout les départs des gens qui vont au loin. À ma connaissance, il n’y a pas eu de village entièrement dépeuplé ; en revanche on sait qu’à partir de 1662, ou même un peu plus tôt, des mesures de repopulation ou de repeuplement sont prises. Ces mesures consistent en grande partie à inciter des étrangers, des immigrés, à venir s’installer.

Sur un axe allant de la Lorraine à la mer Baltique, les régions du centre de l'Allemagne ont perdu entre 33% et 66% de leurs populations.
Réductions des populations
Par Schoolinf3456.

Quels sont ces immigrés ? D’une part des gens venant de régions épargnées par la guerre. L’exemple le plus connu est celui des suisses. Autour de 1650, la Suisse a connu des troubles, des révoltes, qui étaient en grande partie imputables à un surpeuplement de ses campagnes. Autrement dit, un jeu de vases communicants fait qu’une immigration suisse s’est produite. On la connaît bien par la généalogie, car si je prends mon cas, une partie de ma famille vient du pays de Lucerne. Pratiquement toutes les familles ont la même caractéristique (en tout cas les gens qui ont des racines locales plus ou moins faciles à suivre). Il y a d’autres régions ayant également envoyé des immigrants. Par exemple, dans le pays de Hanau, on trouve à côté de Lichtenberg un lieu dit appelé la « Picardie ». On pourrait trouver d’autres exemples : il y a des gens isolés qui font souches, parfois d’anciens soldats, ça peut aussi jouer. J’ai aussi un de mes ancêtres, un pauvre type, qui un jour a été blessé du côté de Colmar et est resté sur place où il a épousé une fille du pays, c’est archi-courant.

Il va de soi que le repeuplement n’a pas été aussi rapide que ce qu’on peut imaginer. Il y a des régions où le flux d’arrivée d’immigrants a duré jusqu’au début du XVIIIème siècle. Parfois on les encourageait en leur donnant des terres, preuve que les terres étaient abandonnées. On sait aussi que certains de ces immigrants ont introduit des coutumes qui n’existaient pas, des habitudes qui n’étaient pas connues. C’est ce qu’on dit dans la vallée de Münster, repeuplée en partie avec des bernois, on y prêtant que le fromage de Münster actuel viendrait de ces immigrants. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je sais qu’avant la Guerre de Trente Ans le fromage de Münster était une pâte cuite, dure, une sorte de tome. Donc il se peut quand même que chronologiquement quelque chose se soit passée.

Je pense pouvoir vous dire que ce qui a fait le plus pour repeupler l’Alsace : plus que l’immigration, c’est la pomme de terre qui, effectivement, c’est développée à ce moment-là. Elle est venue très tôt, avant la Guerre de Trente Ans, mais elle ne s’est vraiment développée qu’après parce que la pomme de terre garantissait au moins de quoi se nourrir pendant la morte saison. C’est relativement bien documenté bien que dans les manuels scolaires français on vous dit toujours que c’est Parmentier qui a introduit la pomme de terre à la cour de Louis XVI autour de 1780. Vous voyez que l’Alsace avait une avance de 150 ans ! C’est quand même pas mal.

Et puis il y a aussi probablement d’autres types d’immigrants, par exemple, dans le Ban de la Roche, dans les terres de Salm, un peu plus tard au XVIIIème siècle, l’arrivée des anabaptistes qui venaient aussi de l’Oberland bernois. Ils font partie de ces différends flux.

En réfléchissant un peu plus on constate que ces flux ne sont pas des nouveautés absolues, et je voudrais faire une remarque que je n’ai pas encore eu l’occasion de faire, qui est que cette Guerre de Trente Ans a été tellement épouvantable et a représenté une telle cassure dans l’esprit des gens, que beaucoup ont oublié ce qu’il y avait avant, oublié les autres guerres, les autres immigrations et tout se passe comme si les Suédois étaient à l’origine de tout. Je vais donner deux exemples : 1. une chanson populaire, recueillie au XIXème siècle dans le Sud de l’Alsace, du côté du Ballon d’Alsace, raconte une révolte contre des prédateurs, des ennemis. Les gens ayant recueilli cette chanson, une balade populaire appelée le « chant du Rosemont », se sont dit qu’elle se rapportait aux événements de la Guerre de Trente Ans. Tout le monde était d’accord, tout le monde pensait que cette tradition remontait à ce moment-là. Hors, on sait depuis que cela raconte un épisode qui a eu lieu 100 ans plus tôt, pendant la Guerre des Paysans (La Guerre des Paysans, Georges Bischoff, La Nuée bleue, 2010 ISBN 2-716-50755-4) qui a été la grande insurrection paysanne de 1525. 2. le deuxième exemple concerne les sites de villages abandonnés. Vous trouvez dans les livres et dans les témoignages des gens à qui on pose des questions telles que « depuis quand cet endroit est abandonné ? ». Ils vous répondent « depuis la Guerre de Trente Ans, depuis la guerre des Suédois ». La réalité est tout autre. Je prends un exemple que je connais bien du côté d’Ensisheim où je sais qu’un village avait été abandonné au XIVème siècle et n’a été réaménagé qu’au XVIIème siècle. C’est le village de Rustenhart. Donc au moment de la reconstruction on a imaginé qu’on reconstruisait des villages disparus pendant la guerre alors qu’en réalité ils avaient disparu depuis trois ou quatre siècles. On s’est focalisé sur cet événement de la Guerre de Trente Ans.

On trouve aussi a peu près partout des gens faisant de la généalogie et disant « je ne peux pas remonter au-delà de la Guerre de Trente Ans ». Ceci est parfaitement vrai parce qu’il est assez rare d’avoir des registres paroissiaux d’avant la Guerre de Trente Ans, car dans la plupart des villages, les registres n’ont été ouverts qu’après le concile de Trente (à la fin du XVIème siècle) et que pas mal d’entre eux ont du être perdus pendant les événements de la Guerre de Trente Ans.

La réalité est que cette guerre n’a pas tellement détruit. Elle a beaucoup pillé, elle a tué par excès ou par défaut, mais elle n’a pas tellement détruit. Pour s’en rendre compte, on peut prendre le cas de Riquewihr ou d’autres exemples à l’entrée de la vallée de la Bruche, à Altorf, Rosheim, Dorlisheim qui est un village ouvert et que sais-je encore. Quand vous allez dans ces villages, vous constatez, comme dans le cas de Riquewihr, où on a fait des statistiques, que les deux tiers des maisons datent d’avant la Guerre de Trente Ans. Ce qui veut dire qu’elles n’ont pas été détruites puisqu’elles sont là ! Je dis ceci pour essayer de réviser l’interprétation un peu trop noire que l’on peut faire. Ça ne veut pas dire que la guerre n’a pas existé mais qu’il faut bien nuancer. Aussi, quand on fait l’histoire des édifices, on constatera que le nombre d’églises brûlées (l’église est en général le lieu le plus emblématique d’un village, d’une ville) est tout à fait infime. La guerre a été terrible mais, malgré tout, le pire était les batailles en rase campagne et les sièges, peu nombreux ; bien que les cas de localités assiégées aient laissé de nombreuses traces.

Enfin, on trouve souvent une légende très tenace disant « nous, en Alsace, on a tous du sang suédois. Ils sont passés par là et ont laissé un certain nombre de leurs chromosomes ». D’abord il n’est pas nécessaire d’être suédois pour être blond et, ou grand, mais cette tradition est très romanesque.

Se dire qu’on descend de suédois parce-qu’on a le type ou le physique scandinave : grand, yeux bleus… c’est très valorisant, car les suédois (et suédoises) ont une réputation de beauté, d’intelligence, de travail, d’Ikea, de Volvo, etc. Alors qu’avec un peu de chance, les petits croates, les hongrois, les italiens, les espagnols du Sud de l’Espagne ont laissé plus de chromosomes que les suédois. Ils étaient à coup sûr plus nombreux mais c’est beaucoup plus valorisant autrement. En plus les suédois ne sont pas de vrais allemands et pour nous alsaciens qui sommes quand même globalement d’origine germanique, ça fait mieux d’avoir sur une carte de visite un pedigree de suédois.

Question : Pensez-vous que cette configuration de l’Alsace à l’issue de la Guerre de Trente Ans a eu une influence sur son histoire, sur ses hésitations entre France et Allemagne ?

Réponse : Je crois que ce que vous dites est très important parce que c’est effectivement à la suite de cette guerre que l’Alsace est devenue française, qu’elle est passée dans l’orbite française, mais avec quelque chose qu’on oublie souvent de dire : l’Alsace est une région de l’Allemagne historique. Elle est l’interface la plus rapide, la plus directe avec l’espace francophone. La preuve, le milieu de la vallée de la Bruche est la zone de partage des langues, c’est-à-dire que bien avant la domination française, l’Alsace est la région allemande la plus ouverte à ces échanges et inversement. C’est en quelque sorte un goulot, tout dépend dans quel sens on se place. En tout cas c’est le scotch, l’endroit où la relation se fait. Il va de soi que cette annexion a renforcé la chose, une double appartenance avec probablement une autre donnée importante : le vainqueur a été habile en réussissant à se faire reconnaître comme arbitre.

Je répète le mot d’ordre de l’intendant de Louis XIV qui disait « il ne faut point toucher aux usages de l’Alsace ». L’idée était de se dire « on est là, on coiffe le tout mais, en même temps, on va essayer de respecter les gens plus ou moins bien ». Parce que le Roi de France est quand même plus catholique que protestant. Mais, malgré tout, il garantit une certaine paix et c’est quelque chose d’important. C’est probablement à la fois une séduction que le royaume de France a exercé sur toute l’Allemagne, mais aussi particulièrement sur l’Alsace, qui a contribué à rendre l’Alsace française, incontestablement, en lui offrant de nouveaux horizons, en la valorisant, en faisant une sorte de vitrine. Bien entendu la question qui se pose est de savoir si le fait d’avoir subi une guerre abominable (tout comme d’autres régions d’Allemagne dans des proportions semblables) n’a pas rendu les Alsaciens plus fatalistes. Mais vous savez l’être humain oublie très vite. Il se peut que ça ai joué. En tout cas cela a au moins garanti un statut-quo ayant permit une coexistence des deux cultures : allemande et française, de deux confessions, voir plus : catholique et protestante, de deux systèmes politiques : celui très local existant en Alsace et le système très général, très centralisé qui existait en France.

Tout ça fait que « Hans im Schnokeloch » a pu naître dans de bonnes conditions, que les contraires on pu peut-être s’accommoder et ça a peut-être aidé à rendre les alsaciens plus expérimentés, peut-être plus ouverts. Pourquoi pas ? En tout cas il se peut que ça ait effectivement un impact encore durable. Il faut effectivement actualiser des situations, mais il faut éviter de faire trop de contre-sens. L’adverbe « toujours » je ne l’utilise pas beaucoup dans mon vocabulaire parce que je m’en méfie. En revanche il y a quand même des situations qui se reproduisent et je crois que ce qui est important c’est que nous avons la chance d’être dans une région possédant une expérience extraordinaire. Une expérience qui fait que nous sommes, et je reprends l’expression « l’équateur de l’Europe », l’endroit où deux hémisphères, deux mondes se rencontrent et où on est infiniment plus près d’ailleurs. Nous avons une double proximité qui est un atout extraordinaire. L’Alsace est vosgienne et rhénane. C’est une richesse. Je pourrais vous faire un beau couplet sur la nécessité de faire de Strasbourg la capitale de l’Europe, je ne vais pas le faire ici, ça nous mènerait très loin…

Remerciements

Mercis au Professeur Georges Bischoff et au public pour ses questions.